#blogloc 2 : Strasbourg.

1989
J’habite depuis 2 ans dans le Bas Rhin, dans une petit ville sinistrée, industrielle, sans aucun charme, et pourtant nichée au creux d’une Vallée verdoyante. Notre appartement est minuscule, et la promiscuité de la brigade bétonnée est très pesante pour le quotidien de notre famille. Mon père vient de monter en grade, et ma mère, en tant que femme du maréchal des logis-chef, se doit de le seconder en société, un rôle qu’elle n’apprécie guère, car il faut collectionner les relations, faire du social fallacieux. Elle a du mal à garder sa langue dans sa poche, et ne se prive d’ailleurs pas de dénoncer aux supérieurs de mon père nos mauvaises conditions de vie à la gendarmerie. Un dimanche, pour échapper à la grisaille, nous montons à Strasbourg. C’est la première fois que j’y vais, et la visite est touristique : nous prenons les bateaux-mouche sur l’Ill, nous nous faisons photographier sur les ponts couverts, nous montons à la Cathédrale.

Je garde une impression de grand soleil, de chaleur, de quiétude, de bien vivre, et de richesse.

1995
Nous sommes sortis de la brigade, nous habitons une maison plus grande, où chacun a trouvé sa juste place. Nous avons pris l’habitude, maman et moi, de passer deux journées complètes par an à Strasbourg pour nous étourdir dans les magasins, « en amoureuses ». Je suis heureuse de notre relation privilégiée, de notre complicité, à cet âge où toutes mes copines entrent en conflit ouvert avec leurs parents. Et pourtant, dans la Vallée, elle me pèse, je sais que c’est anormal, parce qu’on me regarde bizarrement, quand, dans la rue principale, j’embrasse ma mère si jeune et si riante qu’elle aurait l’air, ne serait ce sa blondeur, d’être ma sœur ainée. A Strasbourg, nous sommes anonymes, folâtres, nous avons le même âge.

Je garde une impression de liberté, de transgression, de légère culpabilité en rentrant, de la jalousie de mon frère, des comptes de nos achats parfois expansifs soigneusement inventoriés dans le carnet prévu à cet effet.

1998
Ma mère vient de quitter Strasbourg, les larmes aux yeux, la boule au ventre. Plus d’une heure trente de trajet plus tard, en poussant la porte du garage de notre petite maison, elle va lutter pour ne pas composer le numéro du téléphone du couloir de la Cité U de Strasbourg où je viens de m’installer. Elle va attendre chaque week end que sa Douce lui revienne, en essayant de ne pas penser à la vacuité de sa semaine,ni à l’homme, rencontré ce printemps, qu’elle aime passionément, mais avec qui elle ne peut pas vivre, pas encore. Moi, je croque la grande ville à dents prudentes. Je me perds dans mon nouveau quartier, j’essaie de m’habituer à ne plus voir les montagnes, à l’absence de neige, aux gens si nombreux dans les transports, à ne pas cèder à la tentation des boutiques, des bars, des restaurant, des salles de concerts.

Je garde une impression de frustration, de paradis inaccessible, du moins, tant qu’elle ne sera pas avec moi pour la découvrir.

2002
Maman m’invite à dîner au restaurant universitaire de l’Esplanade, car ce soir, nous allons au théâtre voir un spectacle de marionnettes. Elle vit maintenant avec son nouveau mari à 30 kms de Strasbourg, elle y termine un diplôme d’éducateur spécialisé. Moi, je travaille juste en face de son école. Les quartiers me sont familiers maintenant, je vis à Neudorf, je travaille à l’Etoile – Bourse, je consulte encore mon plan de temps en temps quand je me déplace à vélo, mais Strasbourg devient peu à peu ma ville, une entité familière, que j’explore en compagnie de ma mère. Les villes de la « banlieue » entrent dans mon vocabulaire courant : Schiltigheim, Bischeim, à une jetée de pierre de mon appartement en passant par la piste cyclable du Rhône au Rhin, où maman habitera seule cette fois ci, dans trois ans.

Je garde une impression de construction de souvenirs communs,  liés à des rues, à des pierres, à des quais, à des ponts.


2007
C’est moi qui déménage. Contrairement à mon ex, que nos souvenirs dans ce quartier peinent trop pour s’y installer, je choisis de rester à Neudorf. Même si mon appartement se situe dans le pâté de maisons le moins agréable, j’aime profondément le contraste entre ses rues tranquilles, ses vieilles maisons à colombage, et le modernisme du quartier Rivétoile qui se construit à la lisière de la route du Rhin. J’aime sa situation idéale, à 15 minutes du centre ville, à 10mn de mon travail, à 10mn de la frontière allemande. Je m’écarte peu à peu de l’axe Jean Jaurès – Polygone où j’ai l’habitude de faire mon marché pour pousser mes roues toujours plus loin vers la Musau, à la limite du Port du Rhin, au bord de l’avenue de Colmar, sans toutefois la traverser, car après, c’est l’industrielle et peu attractive Meinau.

Je garde une impression de citoyenneté, d’identité, je deviens neudorfoise après avoir été strasbourgeoise, comme ces parisiens qui se disent de rive droite ou de rive gauche.

2010
Maman est partie, elle vit à Lyon et avec elle, un peu de Strasbourg s’en est allé.

J’ai envie que tu viennes me rendre visite, Henri et que tu voies Strasbourg d’un regard plus neuf que le mien, que tu me dises qu’elle est encore belle et attirante après 12 ans de vie commune, que j’ai tort d’envisager de m’en arracher. Parce qu’en ce moment je vois l’herbe plus verte à Paris, à Lyon, à Bruxelles, à Londres, mais finalement, je n’ai pas l’impression que ça sera vraiment mieux ailleurs. J’ai bien peur que oui, j’ai d’avantage peur que non.

…We meet in Strasbourg
In Strasbourg
Dann sind wir Helden

Ce post est une usurpation, dans le cadre d’une opération d’échangisme de blog connue sous l’appellation de #blogloc, comme une coloc de blog.

La #blogloc épisode 2, c’est Chulie qui écrit chez Henri qui écrit chez Diego-san.

La #blogloc, c’est une façon de te dire que si tu aimes Henri, tu devrais aimer Chulie et Diego-san, et réciproquement.

La #blogloc, c’est aussi un complot mondial pour devenir des stars internationales du bloguisme, virer les fachos du Top de WordPress et gagner des milliards de dollars à la fin mais dans pas trop longtemps, mais ça c’est un secret, on peut pas t’en parler pour le moment.

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26 réponses à “#blogloc 2 : Strasbourg.

  1. Avec des photos pareilles, tu sais bien que je suis obligé de venir.

    T’inquiète, c’est bon aussi de vouloir bouger. Changer d’air, tourner une page, se mettre en danger. C’est perturbant, comme à chaque fois. Mais pour avoir passé les 6 derniers mois à faire et défaire une valise, je te le dis, on s’y fait.

    Bien, même.

    • J’aime voyager, mais c’est pour le plaisir anticipé de rentrer aussi.

      Avec tout ces déménagements de quand j’étais petite, j’ai jamais eus de maison – racine, et j’aime à croire que c’est un peu ici, que c’est moi qui l’ai construite, et que si je bouge, elle va s’écrouler.

  2. Le problème c’est qu’on attend, on trépigne, on espère…et on n’est même pas déçue. Je suis jalouse.

  3. Commentaire de ma maman sur twitter (je sais pas si elle osera venir ici).

    « calimamoune

    @Chulie moi aussi t’M. je savais pas que j’étais autant lié à Strasbourg dans tes souvenirs 🙂 en tout cas c’est réciproque. »

  4. Tu as donc fait le tour de ces lieux qui t’habitent, toi aussi 😉 Ce que tu vis depuis plusieurs mois (j’avais écrit « plusieurs moi » tiens c’est marrant, c’est un lapsus que je trouve très révélateur !), professionnellement et personnellement sont de sacrés changements. Et la géographie accompagne bien souvent ces étapes. Ce ne serait pas incongru de déménager encore un p’tit coup. Bon sauf que c’est qui qui va me ramener mes produits DM si tu t’en va ? hein ? 😉
    Encore une petite blogloc sympa, bravo à tous les 3 !

  5. Pour le complot, on avait bien compris. Un complot Bruxello-Strasbourgeois nous change un peu des complots Judeo-maconiques! Merci Chulie, tu m’as donné envie de visiter Strasbourg que je ne connais pas encore.

  6. Sinon, faudra qu’on échange. J’ai l’impression de lire un bout de mon histoire mais décalée dans le temps et dans l’espace.
    On est invités aussi?

  7. J’arrive avec un peu de retard, travail oblige.
    Tu es très touchante, une fois encore.
    Tes écrits sont toujours emprunts d’un voile de tristesse, de douceur, de mélancolie…
    Qu’elle doit être tendre Chulie!

  8. très jolie description des liens que l’on tisse avec une ville, avec ses gens… et sur comment continuer à y vivre malgré le manque, malgré les séparations qui en altère les couleurs et les odeurs…

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