D’où vient le son.

C’est une question qui revient souvent, une question un peu conne du genre « Tu préfères avoir des spaghettis à la place des cheveux ou Bernadette Chirac comme belle-mère » – mais c’est une question qui m’a pas mal fait réfléchir quand ma copine Vieux Félin en a parlé dans sa voiture à elle, il y a deux ou trois mois.

Depuis, c’est une question qui revient souvent quand je discute autour de moi. Elle donne lieu à toutes sortes de réponses et de justifications plus intéressantes les unes que les autres. J’écris à propos de ça ce soir parce qu’une fois de plus, j’étais dans le métro ce soir, qu’il était blindé, et que j’ai encore observé plein de gens à fort potentiel bloguistique inexploité (je pourrais bloguer dans le métro)(je crois)(en fait non, ça bouge vachement trop quand même). J’étais debout à quelques mètres d’une personne qui s’est faufilée dans la marée humaine de la ligne 6 bruxelloise avec les yeux dans le vide et une canne blanche. Un costume, une serviette bourrée de document, un immense sourire. Il a une quarantaine d’années, il est impeccablement rasé, il cherche la barre pour s’accrocher au départ de la rame.

J’ai l’impression d’être dans une chambre d’enfant à 2 heures du mat’. Les gens autour de lui traversent la rame avec précaution, discrètement et en silence, presque sur la pointe des pieds pour éviter de le toucher et de le déséquilibrer. Il engage la conversation avec ses voisins, il veut connaître le nombre de stations restantes avant qu’il doive descendre. Chacun compte, se concerte pour être sûr. Ne pas dire de conneries. Faut être sûr. Si jamais il descend trop tôt ou trop tard, ce sera sacrément la merde. Faire attention. À l’autre.

Enfin, il se trouve que Vieux Félin, elle a une phobie, c’est perdre la vue. Son post m’a vachement fait réfléchir, je l’ai fait un peu tourner autour de moi (je veux dire « partagé » – je suis nul en hoola hoop). Et puis je me suis rendu compte qu’au contraire d’elle, la phobie que j’avais (après les araignées et le bricolage), c’est de perdre l’audition. Perdre le son. Rien que d’y penser, sueurs froides, tremblements et analyse souffrance/efficacité des différents modes de suicide. Ne plus entendre, même pas je l’envisage un jour. C’est certainement la chose qui m’angoisse le plus au monde, surtout quand je sais que du côté de mon cher Papa, on a tendance à être sourds comme des pots à 50 ans.

Perdre l’audition, ça veut dire plus de musique. Je te fais pas de dessin, c’est inenvisageable. Alors que perdre la vue, pour moi, c’est différent. Loin de moi l’idée de lancer une tendance « la cécité, c’est vraiment trop bien », mais dans ma tête, c’est moins handicapant. Enfin, je me comprends. C’est pas handicapant de la même façon. En observant ce type dans le métro, sa façon d’orienter ses yeux et ses mains, je sentais qu’il suivait le son. Les vibrations.

Et quelque part, j’ai maladroitement fantasmé le fait d’avoir la même connaissance du son que lui, la même réceptivité. Je l’ai presque jalousé d’être capable d’écouter sans jamais entendre et d’avoir accès à un palier de prise en charge du son et de vibration certainement supérieur au mien. Débile de ma part, clairement. Mais je peux pas m’empêcher de me poser la question. Le handicap visuel incite au développement de l’audition par compensation, c’est prouvé. Donc ça veut dire qu’un aveugle reçoit et distingue le son bien que moi. Je me demande quelle peut bien être cette sensation. C’est con hein. Loin encore de moi l’idée d’avoir envie de tester la cécité comme ça. Loin de moi. Mais ça m’intrigue, cette possibilité d’accéder à une nouvelle façon de percevoir le son. Les émotions, les vibrations sont-elles différentes, est-ce vraiment amplifié ? Qu’en est-il de la réceptivité ?

J’en sais rien, mais je suis curieux.

J’allais dire « On verra », mais j’en sais rien, c’est très con.

Demain, je te parle de Monsieur Paul.

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16 réponses à “D’où vient le son.

  1. Moi je suis complètement comme vieux félin, perdre la vue c’est mon cauchemar absolu. ABSOLU.
    Le silence m’est 1000 fois plus supportable que le noir.

  2. C’est marrant, moi je suis comme toi, c’est le silence qui me fait peur. J’ai jamais compris comment on pouvait dormir avec des boules Quies par exemple. Moi ça m’angoisse…

    • Dormir avec des boules Quies, j’ai une copine qui fait ça.
      Autant en exams ou concours, je conçois. Mais dormir avec… comment t’entends ton réveil ?!

      • ben en fait les boules Quiès elles se décollent un peu vers la fin de la nuit donc le réveil tu l’entends quand même; tu réagis bien sûr avec un temps de retard, mais tu l’entends quand même.
        Moi je ne peux plus m’endormir sans, habitant en ville dans un vieil appart mal insonorisé.

  3. Ouais, attendu que je suis déjà sourde comme un pot… j’m’en tape un peu de l’audition, à choisir, je préfère l’usage de mes yeux. Belle chronique Henri, métro+cécité, tu permets, j’vais me cacher sous ma couette en me balançant d’avant en arrière jusqu’à la fin de la journée….

    • J’ajoute que si jamais tu veux tester « je bouffe comme un aveugle », je te conseille le restaurant Dans le Noir, qui je crois, se trouve rue Quincampoix, j’dis au cas où, la prochaine fois que tu montes à Paris…

      • J’ai failli en tester un comme ça à Montréal, mais le problème, c’est que dans ces cas-là, c’est hors de prix et ça coute un rein pour un service moisi, donc bon…

  4. Le pire pour moi Serait l’odorat. Car de lui dépend en partie le goût. Et non je pourrai pas envisager de plus connaitre les parfums des vins ou le goût d’un cheesecake 🙂
    mais sans musique je donnerai pas cher de moi non plus.
    (je love la song. )

  5. Ben forcément que moi, je plussoie sur la peur de la cécité. Mais vu comme j’adoOore certaines musiques, perdre l’ouïe me ferait bien chier aussi…

  6. Pingback: À la manière d’un court-métrage. « - Route de nuit -·

  7. Bon d’abord, j’ai éclaté de rire devant le « je suis nul en hoola hoop ». Et après, ma mâchoire est descendue, lentement.
    Tu m’énerves, Henri : tu m’écris dans ton blog.

    J’ai la chance d’avoir une ouïe super fine. J’ai la chance d’avoir 10/10 à l’oreille gauche et 11/10 (si si!) à l’autre. Mais le problème, c’est que j’en ai pas fait exprès. Alors ma trouille la plus grande, c’est que j’en fasse pas exprès de perdre ça.
    Pareil que toi : les suées, les plans pour mourir… Comment je peux vivre sans musique ? Je me suis construite avec. Si je n’ai plus ça, je perds carrément mes fondations. Donc forcément, je me casse la gueule.

    En revanche, perdre la vue… Bwoarf… Je ne pourrais plus bosser mais affectivement, ça ne me ferait pas grand chose. Mais arrêter d’entendre et écouter… Oh mon dieu, rien que d’y penser, j’ai la chair de poule.

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