Monsieur Paul et le présent composé.

Monsieur Paul a 70 ans. Monsieur Paul est artiste. Il ne te le dira pas, il n’aime pas le mot. Il est « concepteur de choses, parce que les réaliser, c’est dur et ça prend du temps ».

Malgré tout, Monsieur Paul peint, imagine, construit, colle. Monsieur Paul a travaillé pendant très longtemps dans la publicité, il connait bien tout ça. Le commerce. Acheter, vendre. Faire vendre, expliquer, justifier. Dire pourquoi. C’est son truc à Monsieur Paul. Il aime pas les muets. Il a besoin de t’expliquer ce qu’il fait. « Je dois vous dire pourquoi, parce que sinon, ça n’a pas de sens ». Monsieur Paul fait plein de choses, donc. Dans tous les sens, mais pas tant que ça, en fait. Il a travaillé dans la publicité, il a fait plein de visuels pour des marques de jeans, conçu une pièce maîtresse de la collection d’une grande couturière, construit des jeux pour enfants particulièrement intrigants… Monsieur Paul a gardé des morceaux de sa vie d’avant, il les colle sur des toiles, peint par dessus, recolle, repeint. Monsieur Paul superpose. Mais pas que. Il est fasciné par le travail de Rorschach et par son fameux test. Alors il imprime lui-même ses propres tâches, par symétrie. Sur des transats. Parce que les transats, c’est la Trans-Atlantique, c’est le voyage, c’est le strict minimum. Et puis c’est grand aussi. Ça prend de la place. On peut pas le louper. Il les imprime aussi sur des coussins, parce que c’est pratique. On peut l’utiliser. Monsieur Paul est designer. En fait. C’est un couteau-suisse. Il sait tout faire. Monsieur Paul est tourmenté, enfin ses toiles, surtout. Il questionne l’image, les symboles, la symétrie et le miroir. Monsieur Paul joue avec les concepts et les paradoxes. Il confronte la mort et l’enfance, la douceur et le martinet, le présent et le passé.


Copyright – Moi (mai 2010)

Monsieur Paul a une belle maison planquée au bout d’un long chemin qui descend vers l’étang, secrète. Si secrète que c’est la première chose que ses visiteurs lui disent après avoir franchi le seuil de la porte. « On savait pas qu’il y avait une maison ici ». Normal. « Pour vivre heureux, vivons cachés », c’est l’adage de Monsieur Paul. Monsieur Paul se planque, c’est comme ça.

Monsieur Paul a arrêté de travailler. Et on le sent. Dans tout son travail, il y a comme une grande fracture. Comme un avant et un après. Qui cohabitent. Quand il a arrêté, son horloge à lui a du plus ou moins faire la même chose. On sent une nostalgie chez Monsieur Paul, une nostalgie de cette époque où la création dans son métier n’avait pas de limites, où il travaillait avec les meilleurs photographes, de cette époque où « nous avions d’énormes budgets ». La nostalgie d’une époque pleine de défis, d’émulation, de création. La mélancolie. Aussi. Une mélancolie plus profonde, un détour vers le passé pour fuir le futur, pour fuir une fin qui l’angoisse terriblement. « Come back to the future ». Ce sont ses mots. La mort lui fait sûrement très peur, même si il sait qu’elle est inexorable. Alors il laisse des traces, physiques, de son passage. Cette phrase sonne comme un lieu commun, mais c’est pourtant ce qu’il fait. Il construit son héritage.

Monsieur Paul m’a touché parce qu’il a inventé la machine à remonter le temps. Un gros pansement qu’il met sur ses fractures, un truc qui le soulage pendant un temps.

J’ai beaucoup de respect pour les gens qui créent leurs exutoires.

J’ai eu ce morceau dans la tête pendant toute la journée qui a suivi.

Si toi aussi, tu veux rencontrer Monsieur Paul, toutes les informations sont ici. Je serais toi, j’irais. Il pourrait t’expliquer ce qu’il y a dans ses canettes de coca, ou pourquoi il y a trois verres sur sa paire de lunettes.

Paul Fastré est un designer belge, habitant à Ohain. Il a travaillé notamment pour Wrangler et Coca Cola. Son célèbre martinet de soie baptisé « ENCORE » a été commercialisé par Sonia Rykiel.

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18 réponses à “Monsieur Paul et le présent composé.

  1. Ben voilà, pas la peine de se mettre la pression, je VEUX rencontrer ce monsieur, mais bon faut que je vienne en Belgie visiblement pour ça

    • Monsieur Paul, il te fait des trucs dans ton estomac quand tu le vois, et puis quand tu rentres dans sa maison, tu te sens un peu con, parce que t’es comme happé par le talent, en fait.

  2. Je ne connaissais cet Antony qu’avec les Cocorosie ( shame on me), j’avais oublié cette voix extraordinaire.

    Il n’est jamais trop tard, c’est vraiment magnifique.

    Merci.

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