Arno ou la théorie des éboulements.

J’avais promis de t’en parler. La première fois que je l’ai écouté, c’était il y a six ou sept ans sur le plateau de Fogiel alors qu’il était invité. Je crois que je n’oublierai jamais ce moment. Ce moment où il a pris le micro et où j’ai immédiatement compris qu’on allait faire un bout de chemin ensemble, mes oreilles et lui.

Avant tout, c’est une gueule. Un corps. Une masse à la dérive, des yeux d’un bleu translucide cerclés de lourdes cernes, des mains qui s’accrochent au pied du micro comme pour éviter la chute. J’ai bien seize ans. Je crois que j’ai les larmes aux yeux, mais je suis pas très sûr. Je crois aussi que c’est la première fois que la musique me fout en l’air, bien avant Bashung. Au début, il me dérange, comme les Luchini, les Houellebecq, les Christophe, les gens qui sont dans leurs mondes. Les gens qui t’imposent de rentrer dans leurs mondes. Je comprendrai plus tard que c’est certainement le plus grand des talents. Les premiers mots me gênent. Je sais pas quoi faire de ce que me dit ce monsieur dans la télé, je pourrais changer de chaîne. Mais je suis suspendu. L’impression de surprendre une conversation d’adultes, avec des choses d’adultes dedans. Alors forcément, je reste.

Les mots de ce type me font quelque chose, indéniablement. Mais ce n’est pas tellement ça qui me touche, c’est ce personnage, son déséquilibre. Il avance sur un fil, à deux doigts de péter la corde qui le relie au monde. C’est curieux parce que c’est sûrement la première fois que je vois un « grand » être à deux doigts de se casser la gueule au propre comme au figuré. Et puis il y a cet accent. Je ne sais pas d’où il vient. Je me pose la question, j’ai jamais rencontré quelqu’un qui prononce le français de cette manière. Jamais. C’est plein de cailloux qui roulent sur les R, de mots qui grattent les oreilles et qu’on entend pas dans les chansons normalement. Ses mots sont crus, comme des flèches en granit qui viennent se nicher dans les chairs. C’est plein de pierres qui roulent, qui chutent du haut d’une falaise et qui vont se fracasser sur les crânes des passants. Une porte vient de s’ouvrir. Une porte qui laisse entrevoir un univers fait de mots, de musique et de gens dont la vie en dépend, sûrement.

Et puis, il a les yeux fermés, à demi-planqués derrière cette chevelure grise qui fait n’importe quoi. Il doit certainement puer l’alcool pour vaciller à ce point, mais pourtant sa voix est là, rocailleuse, posée sur le piano. Comme le lien qui le relie à cette réalité qu’il semble aussi bien tenter de fuir que de regagner.

Ce type a une aura que je ne retrouverai plus tard que chez trois personnes : Gérard Manset, Alain Bashung et Jean Fauque, qui me fera passer le cap des mots et me poussera sans le savoir à me relever la nuit afin d’ écrire mes premières strophes. Ces quatre là gravitent autour des mêmes sombres orbites, parsemées d’alcool et de fumée, jonchées de mots en noir et blancs, pleines de mes premières émotions musicales.

Les dernières notes de piano retentissent et je sais plus trop bien où je suis. Le salon m’apparaît bien banal comme endroit après le moment que je viens de passer. J’ai seize ans, et je crois bien que ce soir là, j’ai grandi.

Il, c’est Arno.


3-01 Les Yeux De Ma Mère (Live) by chinnuage

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39 réponses à “Arno ou la théorie des éboulements.

  1. Je pense que tu as couché sur ton clavier mon ressenti vis à vis de ce grand bonhomme. Même des années après, j’ai toujours le même frisson quand je l’écoute

  2. Pour moi, ça reste LA chanson d’Arno. Mais je n’arrive pas à l’écouter tellement elle me touche.

    • Il y a Elle Pense Quand Elle Danse aussi, qui est pas mal dans son genre…
      Mais je dois reconnaître que cette chanson est foutrement géniale.

  3. La description du personnage est juste, et magnifiquement écrite.
    Les artistes à fleur de peau comme lui se font de plus en plus rares, où alors ils ne sont pas forcément très médiatisés, et c’est bien dommage.

  4. Je vais être redondant par rapport aux commentaires de mes copains au dessus. Arno Charles Ernest est une montagne qui hésite entre l’effondrement, le glissement de terrain mais qui porte la vie, les torrents impétueux, les glaciers immobiles, les neiges éternelles. L’homme est sans âge, je l’ai toujours connu vieux! Il est un de ces phares qui éclairent le marin dans la tempête et le guident jusqu’au port où, bien sûr, il se saoulera jusqu’à rouler par terre, ivre de vie autant que d’alcool. Il est cette gorgée âpre et brulante qui désoiffe les gosiers et délie les langues. Il est La chanson de nos vies. Une putain de chanson.

  5. Si tu hésites sur le choix d’un métier, tu peux, sans problème, aller voir du côté de … journaliste pour un magazine musical. Ceux qui aiment la belle écriture te liront avec plaisir, comme je le fais depuis plusieurs mois!

    • C’est prévu, de ce point de vue là !
      Ravi que tu aies écrit ton premier commentaire, bienvenue dans la voiture !

  6. Je crois que tu sais (un peu) à quel point je peux aimer ce type…
    Complètement viscéralement, avec un attachement timide. Il est presque certain que je serai incapable de sortir un mot si je l’avais en face de moi. Pour toutes les raisons que tu as si bien décrites.
    Cette histoire de cailloux, c’est exactement ça… Il me transperce, il transperce les gens.
    Et ça fait du bien de connaitre ces émotions là, que des types pareil existent.

    (note à moi même, ne plus venir lire chez toi le matin, après suis toute émue)
    (note à toi: très joli ta nouvelle prés, je l’avais pas encore dit, c’est beau. Oilà)

    • Je sais oui… je suis pas trop lisible le matin.

      Je suis content que le nouveau thème te plaise, je le trouve superbe, je vais le garder.

  7. Ecrire sur les musiciens dont les mots et les notes te touchent.
    Ecrire sur des notes et des musiques les mots qui touchent.

  8. Bon j’avais fait tout un blabla sur ton magnifique article, avec petite anecdote de croisage d’Arno dans la rue, mais ça bug. Je repasses plus tard.

  9. Sous la menace je recommence.( Y voulait pas admettre que mon adresse était valide ton blog)

    Je disais donc……

    Ton article est magnifique, ta plume touchante et sensible, merci.

    Il y a deux a peu pres deux morceaux qui ont la capacité de me faire chialer depuis des années, celui ci et Nantes de Barbara.

    Et quand je l’entend chanter  » c’est elle qui sait que mes pieds pus » y’as tellement tout l’amour du monde dans son ton, que j’en chavire.

    Je vais pas refaire mon laïus posté chez ton collegue, mais la scene Arno/Bashung dans « j’ai toujours rêvé d’être un ganster » restera pour moi cultissime a tout jamais.

    Arno je l’ai écouté en boucle pendant des années, jusqu’a ce que des malotrus fracassent ma porte d’entrée et depouillent mon appart. Mais tu me redonnes envie de me replonger dedans.

    Et Arno je suis tombé amoureuse de lui, mais vraiment vraiment, pas juste comme quand je l’écoutais ou que je l’avais vu en concert, non un vrai amour avec le coeur qui fond et la peau qui fremit quand je l’ai croisé en bas de chez moi y’as quelques années.

    Il marchait dans la rue, hésitant, le regard lançé un coup a droite, un coup a gauche. C’etait incroyable a la fois il savait ou il allait( tout droit) et en meme temps il etait totalement hesitant, comme perdu. Il avait la moitié de son foulard en soie enfonçé dans la bouche comme sil il se raccrochait a ça, comme on mordrait un baton pour ne pas crié de douleur.
    Difficile pour moi de retranscrire cette scene unique , mais c’était tellement lui, le meme a la scene qu’a la vie.

    A ce moment la j’ai fondu, j’ai tellement eu envie de le prendre dans mes bras et de lui dire que je l’aimais. Mais j’ai pas osé…

    • Ca confirme que le Belge est imbattable pour un truc : te faire trouver sublimes des phrases sordides. Cf. « Ca sent la morue jusque dans le cœur des frites », in ce qui est pour moi le plus beau texte de chanson de l’univers et au-delà.

      • Mais oui!!! Le port d’Amsterdam c’est le chef d’oeuvre absolu, chaque phrase , chaque mot te transporte au milieu de ses marins et des putes, et tu y es. Et tu les vois, et tu bois et danse avec eux. Enfin dans la version Brel on s’entend.

         » Et ils pissent comme je pleure sur les femmes infideles » Moi c’est celle la que j’aime.

  10. Je l’ai découvert avec son dernier album, juste avant de venir te voir en Gelbie et franchement, je me demande pourquoi je n’avais rien écouté de lui avant.

  11. « Dans les yeux de ma mère » quel bel hommage à une mère

    et « Ostende », un autre Amsterdam

  12. Très bien écrit, pareil. Même admiration pour Arno. J’ai en plus la chance de comprendre ce qu’il raconte quand il chante en flamand, une dimension supplémentaire.
    N’oubliez pas la période précédente, quand il était le chanteur – beugleur de TCMatic. Il en a bousculé, des choses et des gens, Arno.

    • « Putain, putain, c’est vachement bien, nous sommes quand meme tous des européens. »

  13. Ouais ouais oh Henri, merci. Je le connais depuis toujours Arno, enfin j’en ai l’impression, sa voix caillouteuse, ses mots comme des éboulis. Et cette chanson. Je ne peux pas l’écouter, là, sinon je pleure – rien que d’y penser…
    Henri, tant que tu es en Belgie, es-tu allé te promener à Ostende, la ville natale d’Arno ? à une heure de train de Bruxelles. Sur le petit port marchand, à la sortie de la gare, tu achètes un pinte de crevettes grises, que tu vas décortiquer et manger dans un bistrot en face, en buvant une Rodenbach. Pour sûr, il a dû faire ça des douzaines de fois.

    Ça fait surgir des souvenirs, aussi, ton post. « Elle adore le noir / pour sortir le soir », tout ça.
    « J’aime les filles / et j’aime les garçons / et comme j’ai déjà dit / j’aime le zizi »
    Etc.

      • Je crains que ça veuille dire que tu t’en vas bientôt…
        En tout cas je t’ai trouvé une interview de Mr Hintjens, ici : http://www.rtbf.be/lapremiere/emission_l-air-ne-fait-pas-la?id=1014
        (il faudra peut-être chercher un tout petit peu, c’est l’émission du dimanche 6 juin)

        Autre chose : j’attends le jour où tu écriras sur Dick Annegarn 😉 (si ce n’est déjà fait)

        Il y a un truc, je trouve, avec les gens – chanteurs en l’occurrence, l’un flamand, l’autre batave – qui écrivent dans une langue qui n’est pas celle de leurs racines. Il y a du jeu, des rapprochements dans les mots auxquels les « native speakers » ne penseraient pas forcément. J’aime bien.

      • Oui je m’en vais dans trois semaines…
        J’ai pas encore écrit sur Dick Annegarn parce que je le connais beaucoup moins que les quatre autres dont j’ai déjà parlé. Mais il faudrait que je me penche un peu plus sur ce qu’il a fait.

        Merci pour l’interview.

  14. Sa manière de parler, à l’accent embrumé et imbibé
    sont peut être des relents de son bégaiement

  15. Hi Henri,
    je n’avais pas le numéro d’immatricul’ de la voiture (pas doué en GPS), mais un auto-stoppeur me l’a refilé !
    Très bel article. J’ai aussi découvert Arno avec « Les yeux de ma mère » chez Fogiel : coup de massue sur la tête et sur le cœur, sorte d’apnée juvénile.
    A bientôt

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