Fauque – l’omniprésence.

Et puis il y aurait la fin.

J’ai quitté la France il y a maintenant un petit peu moins d’un an. J’ai eu le temps de passer par le Canada, les États-Unis, la France, la Belgique. J’ai eu le temps de m’installer, de me faire des souvenirs, de quitter, de reprendre mon souffle, de repartir… pour revenir. Dans 15 jours, j’aurai définitivement posé ma grosse valise bleue après un an de vadrouille à la découverte de nouveaux repères, de nouveaux visages, de nouveaux paysages.

Dans 15 jours, ma valise pleine de souvenirs trônera au milieu de ma chambre d’adolescent chez mes parents, comme un immense anachronisme. Je me rappelle de la veille de mon départ à Montréal, de l’appréhension de l’inconnu, de la boule au ventre et de l’excitation. Je me rappelle de ce moment comme celui qui marqua le début de la liberté. La vraie liberté. Celle qui te permet de partir loin pour essayer, tenter, réussir, rater. Celle qui te permet de détendre suffisamment le lien qui t’attache à ta terre pour partir t’enraciner ailleurs. Je me souviens de ça comme d’hier. Heure zéro. Rompre pour rétablir. Je suis parti parce que j’avais rendez-vous avec ce moi que j’ai retrouvé au volant de cette voiture, dans une salle de concert, sur un banc de Bryant Park ou dans une maison de la campagne belge. Je suis parti pour me trouver. Comme tout le monde, en fait. Cependant, il y en a un qui ne m’a jamais vraiment quitté.

J’ai souvent fait allusion ici à cet homme et je voulais t’en parler depuis longtemps. Je l’ai rencontré au détour d’une chanson de Bashung, quand j’ai commencé à écouter de la musique. Assis dans l’ombre, comme un éternel compagnon, il lui a certainement offert ses plus beaux mots. J’ai souvent dit ici que je n’arrive jamais à me souvenir des paroles des morceaux qui me touchent vraiment. C’est vrai avec toutes les chansons de Fauque, sans exception. Je n’arrive jamais à remettre les mots dans l’ordre parce que j’ai l’impression d’être à chaque fois au stade de la première écoute. Cet homme crée des atmosphères d’une intensité rare. Il connaît les mots, par coeur, tous. Il joue avec parce que « l’humour est l’arme des gens désespérés ».

Jean Fauque, c’est aussi une voix. Une voix grave, typique de ces chanteurs qui parlent en chantant, ou l’inverse. Comme Arno ou Philippe Léotard. De ces chanteurs qui ne peuvent pas faire autrement. Toute sa sensibilité est là, dans cette capacité à jouer sur les phrases, leurs rythmes, les allitérations, à accorder les mots pour prendre de court. Derrière cette gymnastique de l’esprit, il utilise le langage brut, fouille les champs lexicaux, exploite les racines et les usages pour créer ces nouvelles sensations, qui puisent dans une mélancolie omniprésente.

Je suis incapable de te dire combien j’aime ce personnage qui m’a accompagné dans tant de bons et de mauvais moments. Je suis incapable de te dire pourquoi c’est lui que j’écoute quand je reviens. Fauque est une source perpétuelle d’inspiration, et c’est d’ailleurs au son de sa voix que la majeure partie des billets que tu as déjà lu ont été écrits. J’ai une profonde tendresse pour cet homme-là, dont le génie me bouleverse.

Je pense qu’il a écrit les plus belles chansons qui m’ont été données d’écouter.

Le souffle coupé
La gorge irritée
Je m’époumonais
Sans broncher

(Angora – Texte : Jean Fauque et Alain Bashung)

C’est tout. Merci Monsieur, pour tout ça.

Et puis je refais le cycle, dans l’autre sens. Je dois revenir. Reprendre ma vie d’avant avec mes valises de maintenant. J’ai toujours peur de l’inconnu, mais pas du même. Avant de partir, j’avais peur de ce que j’allais connaître là-bas, de l’environnement qui serait suffisamment inhabituel pour être déstabilisant, de perdre les pédales, de ne pas m’y faire. Au moment de revenir, c’est l’inverse. Je sais où je vais, mais j’ai peur de moi, de ce que je suis devenu.

Cette année a-t’elle été si irréelle ?

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18 réponses à “Fauque – l’omniprésence.

  1. Quand on écoute Fauque et qu’on lit ton blog, on comprend bien pourquoi cet homme-là t’accompagne: lui aussi semble être de la race des vieux briscards que tu aimes, avec un je-ne-sais-quoi de classieux, de retenue et de recul sur les choses. Vous avez en commun l’amour du mot choisi avec soin et des ambiances intimistes. Et puis sa voix fait partie de celles qui vous vont droit à la peau, dans une onde indélébile…
    Quant à l’année que tu viens de passer, tu as raison: avec le temps, elle deviendra un peu irréelle, comme une bulle aux souvenirs très forts mais aux contours un peu flous, comme l’année d’un autre que toi pour lequel tu auras beaucoup de tendresse et probablement un peu de nostalgie… la même que celle qui monte des chansons de Fauque.

      • Je n’ai mis qu’un an à me décider… Dis, je peux te demander un service? Est-ce que tu pourrais rajouter un accent aigu sur le « e » de Cassiopée? Cette petite aile d’oiseau me manque…

  2. Beau post.
    Bon courage, pour le retour… C’est très dur par moment. L’envie de repartir te quittera jamais. Souvent tu te demanderas si cela a réellement eut lieu, si tout ceci ne fut pas finalement qu’un rêve, tellement cette expérience est dissocié de la réalité de ton pays ici bas…
    Peut-être que ton talent te permettra de faire partager les aventures que tu as eut avec ton lectorat. C’est une chance que tu as là. J’ai pour ma part renoncer à en parler… Y a rien de pire que les rabâcheurs..

    • Ça me fait réellement flipper de revenir et de pas savoir si je vais bien le vivre ou péter un câble, retrouver les gens et me marrer avec eux comme avant. C’est juste la grosse angoisse.

      Et puis le fait d’en parler (avec talent, franchement j’en sais rien…), ça permet de juste de partager et de recueillir des impressions comme les tiennes, de ceux qui l’ont fait avant moi et d’envisager la suite avec un peu plus de sérénité.

      Ou pas.

  3. Le retour… A chaque fois une appréhension, celle de se retrouver perdu au milieu d’étrangers, d’avoir perdu le fil qui te rattachait à tes amis, à ta routine rassurante.
    Au final, à chaque fois je suis rentré en ayant l’impression d’être parti la veille, je pense que ça fonctionnera aussi avec toi.
    Et effectivement l’écriture te permettra de partager, c’est une force

  4. j’ai le lamantin sangloteur dans la gorge depuis ce matin (qu’est ce qui me prend de toujours te lire le matin toi :))

    Je crois très fort au pouvoir des mots, et de la musique. Je crois que certains chanteurs, ou chansons, sont comme des maisons. Des maisons qu’on aime retrouver, à intervalles plus ou moins réguliers, pour se rappeler qu’on n’est pas tout à fait perdus, que les balises, les phares sont là, qu’il suffit de fermer un peu les yeux et de retrouver la sensation du terrain connu, apprivoisé.

    Des moments de vie comme ça, qui restent des parenthèses suspendues, loin du fanatisme, juste le familier. Arno, ou Bashung, Nick Cave sont mes maisons à moi, les chansons qui me complètent, et gomment un moment la solitude, les faux pas, les peurs…

    Quant à toi, jeune Padawan, le peu que je sais, ce que j’entrelis, fait que je ne me tracasse pas. Ca ira. 🙂

  5. si j’ai un conseil, c’est de ne pas oublier sur la route du retour ce toi que tu as trouvé là-bas.
    et, la vérité, c’est pas si facile.

    et surtout… surtout…
    n’éteins jamais ton autoradio.

    merci Henri.

  6. J’ai bien fait de faire du stop ce soir. « Route de nuit » je le lis la nuit. C’est un principe. Je ne connais Jean Fauque que par ses textes pour Bashung. Pour moi, s’il était un mot, ce serait « MALAXE ». Parce qu’il les malaxe justement, les mots. Il les pétrit dans ses mains d’artisan du bonheur donné.

  7. Pingback: Quelques nouvelles du front. « - Route de nuit -·

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