Routine du voyageur sur le départ.

Puisque dans une semaine, je serai dans le train qui me ramènera vers chez moi, j’ai envie de te parler de cette ville dans laquelle j’ai vécu ces six derniers mois. Alors il y a des portraits que l’on ne peut faire qu’en partant, ou en revenant – comme me le rappelle cette chanson de Dick Annegarn.

En bas de chez moi, il y a les putes. J’habite au Nord, à côté du Canal, juste avant le no man’s land. Il y a aussi les réfugiés qui attendent ici toute la journée qu’un camion passe pour les emmener bosser au black. Il y a aussi les épiciers qui ont toujours le même visage, qui sont ouverts en permanence. Je me demande si ces gens dorment, parfois. Un peu plus loin sur la gauche, il y a la bouche de métro qui sent bon la pisse le matin à 8h. Juste en face, il y a ces trois magasins africains qui fermeraient sans doute si les types de l’hygiène décidaient de se pointer. Vu l’odeur, je pense que des gens sont morts dans leurs frigos. En continuant sur le boulevard, on arrive rapidement rue Émile Jacqmain. Elle croise le boulevard, elle est vide. Complètement vide, sur trois cent mètres. Je poursuis sur le boulevard, je ne me souviens jamais du nom de cette grande rue qui mène place de Brouckère. Cette grande rue pleine de boutiques de souvenirs, de cinémas porno et d’hôtels de luxe. Cette grande rue qui a un goût de Paris et qui débouche sur de Brouckère.

De Brouckère. À première vue, elle n’a rien de fantastique. C’est une grande place. Un cinéma, un grand hôtel, quelques kebab, une pizzeria. La clientèle bourgeoise du Métropole, assise en terrasse été comme hiver, observe les trois ou quatre clochards qui dorment sur les bancs, en se rassurant tranquillement de cette réalité qui ne serait jamais la leur. Le Métropole ouvre les portes de ce monde qui s’ouvre sur le boulevard d’Anspach. Parce que c’est un monde. En plus de nous emmener à la Bourse, la Grand Place et les Halles St Géry, le boulevard d’Anspach rejoint ces petites rues pleines de nightshops chinois ou viet-nâmiens ouverts 720 jours par an, les premiers bars musicaux peuplés d’étudiants, les salles de concerts et les premiers attrape-couillons.

Poursuivant, la Bourse montre très vite le bout de sa façade, laissant deviner le beffroi de la Grand Place à l’arrière-plan. Les marches de la Bourse. Je pense qu’on pourrait y tourner un épisode entier de Zone Interdite. Les couples s’y retrouvent avant d’aller manger, les passants y fument des cigarettes et les illuminés y prêchent des âmes imaginaires pendant que les clochards décuvent leur huitième bière de la journée. Franchir la Bourse, par la gauche, surtout par la gauche. Sans doute le meilleur disquaire de Bruxelles, son magasin sent bon le vieux et les souvenirs de vinyls encore plastifiés, qui ne demandent qu’à passer sous le diamant. Le gérant flamand est un être sans âge, dont l’accent grince lentement au coin des mots. Sortir et continuer. Tout droit. Premiers attrape-touristes. Atmosphère de Grand Place. Les fontaines des chocolatiers sont en vitrine, les manneken pis aussi – de toutes les couleurs et dans toutes les version: en chocolat, en faïence, en tire-bouchon, en porte-clé. C’est l’empire du souvenir en plastique. Avancer. Voilà la Grand Place. On se souvient toujours de la première fois. Sensation de chaos dans l’estomac. Grand. Oui. Sublime, surtout. Les pavés dessellés claquent sous les pas des passants, coincés le regard en l’air. On ne sait pas vraiment où donner du regard tant l’oeil se perd sur les façades de bois et de pierres, dont chaque recoin est parfaitement sculpté. Surréalisme des écriteaux sur les façades, qui fleurent bon le savoir-vivre typiquement bruxellois. La Guilde des Brasseurs t’invite à prendre une bière.

Repartir vers le Mont des Arts. Derrière la Grand Place, les Galeries du Roi et de la Reine sont sur la gauche. Succession de verrières, de chocolatiers, de bijoutier, de champagne, de théâtre et de cinéma. Ces galeries sont des lieux que l’on garde en mémoire tant l’Histoire semble se jouer derrière certaines des devantures. Un rideau derrière chaque porte, couvrant chacune des fenêtres, comme pour dissimuler la clientèle au regard des passants. On vient ici pour le meilleur, ou l’exclusivité. Visiter les Tropismes, les plus vieilles librairies de Bruxelles dont les plafonds sont vertigineux et rappellent les vieilles pharmacies royales. Se perdre dans leurs miroirs. Et repartir vers le Mont des Arts. Laisser la Gare Centrale sur la gauche et remonter jusqu’au musée de l’instrument de musique qui est sans doute la plus belle façade de Bruxelles. Bois et fer forgé, des partitions tantôt classiques, tantôt grégoriennes sont affichées sous les fenêtres. Ce bâtiment qui compte bien 10 étages est une maison de poupée qui offre sans doute la plus belle vue de Bruxelles.

Redescendre et s’échouer dans une boîte de Jazz des Halles St Géry parce qu’il commence à faire nuit. Profiter d’un piano, d’un saxophone ou d’un violon autour d’un litre de bière sûrement bien mérité. Rester jusqu’à tard. Attendre que le centre se vide. Et rentrer par le bord du Canal, sur les traces d’Arno, là où la lumière ne s’éteint jamais vraiment.

Bruxelles, ma belle, je te rejoins bientôt. Mais laisse moi partir un peu. Quand même.

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3 réponses à “Routine du voyageur sur le départ.

  1. et comme de par hasard tu mets la version Bashung, petit canaillou 🙂

    (non rien en fait, jolie balade)

    (reviens de temps à autres à Bruxelles hein )

  2. Est-ce que je me trompe si je dis que la plus belle partie de ta promenade tient dans les deux dernières lignes?

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