06/09/1969 – L’Interview.

Le 6 septembre 1969, un journaliste à l’idée de réunir à la radio trois artistes pour une interview fleuve. Trois artistes qui deviendront des monstres sacrés de la culture française. Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré. Trois artistes dont les vies se sont croisées pendant un peu plus d’une heure, le temps de parler de tout, et donc un peu de rien. Il serait difficile, au premier abord, d’imaginer le contenu de cet échange. Trois personnes, trois artistes, trois charismes, trois carrières. À l’époque, trois héritages en attente de légataires.

Cette interview est à l’origine d’un audacieux projet. 40 ans plus tard, Aurore Ly, metteur en scène, décide de l’adapter pour le théâtre – et de réunir une dernière fois les trois compères autour d’une table et de quelques Duvel, tout ça dans un studio radio de plein air imaginé à l’occasion du Festival d’Anjou.

La tâche était plus qu’ardue. Investir ces personnages sans les érafler, suggérer l’authentique, emprunter même leurs voix, leurs expressions et leurs mimiques. Être dans le vrai. Tels étaient les enjeux de ce pari. Dès leur entrée en scène, l’atmosphère s’installe sobrement. Ils sont là. Point. On sait immédiatement qui est qui tant les ressemblances physiques sont frappantes. Brassens fume sa pipe pendant que Brel se sert sa première bière. On retrouve la chevelure et le visage grave si caractéristiques de Ferré. L’entrevue démarre. C’est l’occasion pour le public de comprendre que les acteurs n’ont pas seulement adopté l’apparence physique de leurs personnages, ils ont aussi pris leurs voix. Ferré parle de lui, beaucoup, avec l’assurance des gens qui n’en ont pas vraiment, regardant tantôt autour de lui, cherchant peut-être le soutien d’un public invisible. Brel s’emporte avec la fougue de cette jeunesse dans laquelle il est encore. Brassens cisèle ses interventions de l’humour qu’on lui connaît, tout en détachement, lenteur et précision. Les échanges s’organisent autour de différentes thématiques efficacement amenées par le journaliste, qui s’efforce de leur donner matière à expression, emportements et complicité. On passe de la musique à l’anarchie, de la religion aux femmes selon une trame réglée par quelques-unes des chansons qui ont fait d’eux ce qu’ils sont encore aujourd’hui. Ferré explique l’anarchie, ce refus viscéral d’autorité, cette quête perpétuelle de liberté. Brassens ironise sur son statut d’artiste, de poète, d’homme de mots pendant que Brel parle des femmes avec cette galanterie teintée tantôt de misogynie, tantôt de tendresse.

Ce qui frappe, c’est cette liberté d’expression. On disait les choses il y a trente ans, à la radio. Leurs réflexions, ancrées en 1970, ne peuvent se faire plus contemporaines d’un monde qui va de compromissions en compromissions musicales, tant que l’argent est encore au bout du parcours. Brel décrit avec justesse ce sentiment qu’ont certainement les auteurs de chansons de toujours écrire la dernière, pendant que Brassens parle de ce cycle. Pourquoi y revient-on ?

L’Interview, c’est le temps de faire le point sur une époque fanée. Une époque pendant laquelle les grands démarraient dans des salles de trente places, et se faisaient virer à coups de pieds aux fesses. Une époque à laquelle le respect se gagnait au fil des prestations. Une époque qui laissera certainement les autres orphelines de certains modèles, capables d’imprégner une réalité de cette espèce d’impertinence saine et respectable qu’était celle de ces trois grands monsieurs. C’est aussi l’occasion de s’interroger sur l’héritage que nos époques délivreront aux générations à venir, et de mesurer son importance. Parce que Brel, Brassens et Ferré sont les piliers d’une certaine forme de culture collective, qui réunit les individus autour des mots, de la musique et de l’émotion brute – riches de combats et de poésie.

Et nous, de qui nos enfants se rappelleront-ils ?

Bravo à Erwan Courtioux, Alain Lagneau, Alain Pretin et Gildas Loupiac pour ce superbe moment de poésie, de réflexion et de réalisme.

On devrait toujours finir sur une valse.

Réécouter l’interview, c’est ici.

Aller voir la pièce, c’est ici.

Et merci Nicolas. Merci, beaucoup.

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3 réponses à “06/09/1969 – L’Interview.

  1. Pingback: Les tweets qui mentionnent 06/09/1969 – L’Interview. « Route de nuit… -- Topsy.com·

  2. Grand moment en effet.
    C’est pas dans cette itw que Brel parle des gens qui ont peur, sans imagination, « ceux qui assis, se croient debout »
    cette expression m’avait marqué quand j’avais vu cette itw il y a plusieurs années.

    • Je crois que c’est dans celui là oui, je me souviens pas exactement.
      Mais c’est clair qu’il y a plein de répliques assez priceless, surtout chez Brassens notamment, qui envoie du rêve à chaque intervention.

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