Chroniques de l’asphyxie.

Et puis, il y aurait l’apnée.

Je me souviens de ce documentaire. Il était peut-être trois heures du matin, alors que j’étais encore à Bruxelles. L’histoire de quatre types, voyageant tout autour du monde dans le seul et unique but de dépasser les limites déjà établies par l’humain, aussi bien en terme de durée, qu’en terme de distance. Retenir sa respiration, sous l’eau, sans bouger, pendant plus de 8 minutes. Atteindre les 170 mètres de profondeur en no-limit. Aller plus loin. Toujours plus loin. Pendant une heure trente, suivre les histoires de ces individus dont la vie ne se résume finalement qu’à un pari, celui de revenir, de remonter.

L’apnée. Retenir sa respiration, laisser le corps à l’abandon. Le laisser faire avec ce qu’il a, tirer un trait sur tout instinct de survie, laisser le mental dominer. Du moins, c’est ce que l’on croit. Des années de pratique, d’entraînement à réduire le volume d’un poumon à celui d’une orange. Absorber jusqu’à sept litres d’air. Pour un ultime voyage. À les entendre parler, c’est une question de vie ou de mort. Le fait est que cette question ne se pose pas sur le même plan que le nôtre. Pour eux, la mort réside à la surface. Elle est synonyme d’inertie, de normalité. Il n’y a aucun défi dans la surface. La vie n’habite que le fond de l’eau. Celui qui repousse leurs limites, inspire le danger et met en évidence ce que l’existence doit être finalement. Un perpétuel défi. Une confrontation avec l’impossible.

L’apnée ressemble certainement à un voyage qui ne se fait pas nécessairement sur la distance. C’est une question de contrôle et de folie, aussi. Après huit minutes passées sous l’eau, le corps est déjà passé par un millier d’étapes. Le stockage, remplir chacun des poumons d’une quantité d’air invraisemblable, comme un ultime acte de prévoyance. L’endormissement, pour éviter de ressentir la souffrance, la détresse respiratoire et lutter contre ce réflexe qui voudrait empêcher le danger de se manifester. L’abandon, pour arrêter de penser, ne plus faire aucun effort, ressentir la limite. Le défi, annihiler l’instinct. L’accomplissement, une sensation grisante qui supprime l’irréel de l’éventail des possibles. Le retour, vers un monde dans l’expectative. D’une prestation, d’un dépassement, d’une relégation. L’adage populaire veut que la limite existe pour être transgressée. Là est le pari des apnéistes. La transgression. Ils ne vivent que pour s’aventurer au delà des sillons pré-tracés.

Ces gens-là m’impressionnent parce que je n’aurai sûrement jamais l’audace de souscrire à ce genre de pari. Je tiens bien trop à la vie pour la mettre en danger d’une manière aussi immédiate. Je suis un de ces planqués, qui préfèrent le papier à l’insécurité. Ces gens-là m’impressionnent parce que leur vie ne semble se résumer qu’à cette quête perpétuelle de performance, de démonstration ou d’exhibition. Rien n’est plus important pour eux que l’image qu’ils sont susceptibles d’incarner en repoussant les frontières du physiologiquement possible. Je ne sais pas si un jour, je pourrais comprendre que l’on veuille s’imposer tant de contraintes, de souffrances et de travail dans le seul et unique but: celui de remonter à la surface.

L’Histoire d’un de ces personnages m’a particulièrement touchée. Stéphane Mifsud est un apnéiste statique. Il pratique essentiellement en piscine, et c’est le premier homme capable de remplir ses poumons de 10,5 litres d’air. C’est aussi le premier homme à avoir franchi la barre des onze minutes sans respirer. Vouloir être celui qui reviendra en dernier. Être à la fois lucide et fou, chercher l’essentiel de la vie presqu’immédiatement. L’apnée est pour lui un moyen d’arrêter le temps, de l’égrainer seconde par seconde comme une ultime provocation. Sous l’eau, seules les évidences ont véritablement leurs places. Le moindre doute menant indubitablement à l’échec, l’instabilité n’a pas lieu de s’exprimer. Les rituels de respiration sont réglés à l’instant près, le temps de reproduire une routine qui a peut-être fait ses preuves dans un passé récent. Et laisser place à la magie, à cette pensée soudaine qui agit en tant qu’énergie renouvelable, l’instinct de survie – peut-être. L’apnée, c’est un moyen d’échapper au monde sans pour autant renier le cycle qui lui est propre.

Le jour où il est devenu record-man du monde d’apnée statique en 2009, il a dit une chose particulièrement impressionnante face caméra. « Maintenant que je suis au-delà des dix minutes… qu’est-ce que je vais faire ? Je ne m’étais pas préparé à aller aussi loin. Est-ce qu’il est temps que j’arrête ? » On n’y pense jamais vraiment, effectivement. Chacun de nous fonctionne certainement selon un catalogue de buts et d’objectifs dont la seule fonction est de se rassurer ou de combler un vide. Qu’en est-il une fois que l’objectif est atteint, mais que la limite est transgressée ? Que faire de cet éventail des possibles, riche et neuf des expériences que les autres ont vécues ? Que faire de cette limite qui n’en est plus une ?

En retrouver une autre, et puis la dépasser. Éviter l’asphyxie.

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5 réponses à “Chroniques de l’asphyxie.

  1. Très belle métaphore de « l’asphyxie » que représente pour toi cet été en apnée, dans l’attente de remonter du rien et de respirer à nouveau!…

    • Bizarrement, j’ai pas l’impression d’être en apnée. J’ai écrit ce post parce que leur façon d’envisager la limite et l’impossible m’a pas mal scotchée.
      Je peux pas vraiment adapter ce post à mon « maintenant » dans le sens où j’ai rien vraiment accompli pour le moment, j’ai pas été chercher ma limite. Je peux pas dire que j’ai « fait » quelque chose.

  2. Et une certaine forme d’ addiction liée a cette toute puissance du contrôle.
    Quelle manière plus tranchée de dire J’AI le pouvoir que l’apnée?
    Même si c’est incompréhensible pour beaucoup c’est parfois une des dernières façons de dire au monde j existe.

    A condition d’ arriver a remonter a la surface.

    Joli post Henri.

    (et quelle jolie chanson dis donc :))

  3. Pingback: Les tweets qui mentionnent Chroniques de l’asphyxie. « Route de nuit… -- Topsy.com·

  4. Ce genre d’expérience extrême rend accro, en effet, je sais pas si il ya des voies de sorties pour ce genre de sport.
    La phrase du sportif m’a rappelé celle du funambuliste de  » Man on wire », le Francais qui a relié les 2 tours du WTC. Je crois qu’il s’appelait Poussin.
    A un journaliste qui, après sa performance lui demande: « but why? » il répondit avec une fougue enjouée doublée d’un bon gros accent français:
    -…. There is no why. »

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