« Peu à peu, tout me happe. »

« Je ne sais pas. »

Comme une dérive inéluctable ou un sursaut d’orgueil. C’est une phrase qui se perd, entre le noir et le blanc, entre les exigences d’une époque qui ne supporte plus l’incertitude, le doute ou le hasard. Qui ne supporte plus le questionnement ou qui le pratique à outrance, en surface, histoire de.

« Je ne sais pas. »

C’est une phrase que l’on remarque par sa rareté dans un monde où l’on attend des autres qu’ils aient un avis sur tout, qu’ils décident de quel côté il vaut mieux être vu, qu’ils nous préservent de quelconque remise en question, qu’ils forgent nos identités.

« Je ne sais pas. »

C’est un luxe que la lassitude permet, comme un prétexte à l’abandon, un aveu d’incompétence ou de fénéantise. Ce n’est en rien de la lâcheté. C’est un symptôme de fatigue, de dégoût ou d’exaspération face aux lieux communs, sur les berges desquels il est si facile de construire des maisons. C’est un drapeau blanc, une démission pour épuisement.

« Peu à peu tout me happe
Je me dérobe je me détache
Sans laisser d’auréole
Les cymbales les symboles
Collent
On se rappelle
On se racole
Peu à peu tout me happe »


Happe (Live) – Alain Bashung by heq

« Chère C.,

J’ai bien compris que vous n’avez pas vraiment goûté mes dernières lettres. Je vous comprends. En les relisant je les trouve-moi aussi, pleines de lieux communs, d’idées préfabriquées, de clichés. C’est d’ailleurs une question qui ne cesse de m’interroger: Comment éviter les clichés? Comment ne pas tomber dans les pensées toutes faites? En un mot: comment ne pas enfiler des perles?

Rien ne me paraît plus difficile. Rien ne me semble plus délicat. Tout vous y pousse. Nos propres limites intellectuelles d’abord (je parle des miennes, je ne vous en connais pas…). Et cette nécessité où nous sommes maintenant de devoir nous prononcer sur tout, d’avoir un avis sur chaque chose. Là où nous nous grandirions en répondant, “je ne sais pas », quelque chose nous pousse, (de l’ordre de l’orgueil, de la peur d’être ridicule, du besoin que nous éprouvons peut-être, de nous retrouver dans une communauté de pensée) à répondre, non pas toujours ce que nous pensons, puisque justement nous n’en pensons rien (et je sens bien en écrivant ces mots combien je risque de perdre du crédit à vos yeux…) mais ce qui va apparaître comme la réponse commune à la question posée.

Exemple: La mondialisation fait-elle des ravages? Je n’ose imaginer ce qui arriverait au malheureux qui répondrait Non… Je ne connais guère que mon ami Pal (vous savez ce grand chauve qui adore le chocolat, les chiffres, et le Marquis de Sade et qui vous a un peu effrayé lors du dîner que nous avons fait ensemble) qui se ferait une joie d’engager la polémique dans un dîner d’intermittents. Et encore, je connais l’animal, cela dépendrait du degré d’amitié qui le lie aux convives. Moi même, je prendrais peut-être position en fonction des uns et des autres, de mes affinités, de mon envie d’être aimable aux yeux d’un tel ou d’un tel, ou désagréable aux yeux de quelques-uns. Mais sur ce sujet où je ne connais rien, à part l’envie d’être dans le consensus ou de prendre le contre-pied de tout le monde, je ne peux pas dire que mon opinion se soit forgée sur une étude sérieuse, sur des enquêtes approfondies. Je serai, comme tout le monde: tributaire de ce qu’en disent les médias, de ce qu’en pensent les autres…

Mais je vous sais, chère C., très engagée dans ce combat contre les excès de la mondialisation. Et je vous approuve, car vos combats sont les miens, vos révoltes me bouleversent, et votre charmant sourire me plaît infiniment.

Un autre exemple alors, de lieu commun difficile à éviter: le petit exercice de promotion obligée, lors de la sortie d’un film ou pour le lancement d’une pièce. Je repense au traditionnel: « C’est une pièce d’une très grande actualité… » que les journalistes (et je vous parle des bons…), vous jettent à la figure dès que vous jouez une oeuvre du répertoire. Je rêverai de pouvoir répondre: « Non, non. », me taire et attendre la question suivante. Mais le temps accordé au théâtre est si court maintenant qu’il faut faire vite, occuper le temps de parole, et penser à dire les mots qui sont censés faire venir du monde. Et donc, va pour le « Oui, oui en effet, c’est une pièce d’une TRÈS grande actualité.« 

C’est ainsi. Tout vous pousse vers les lieux communs, tout vous empêche de construire une réflexion, qui approfondit, qui cherche, qui essaye de se dégager de la »pensée unique », (expression qui, d’ailleurs elle-même, est en train de devenir une tarte à la crème tant elle sert à tort et à travers).

Tout cela pour excuser mes missives précédentes et qui sont, elles aussi, toutes pleines de ces clichés dont je me plains…

Mais je dois vous laisser chère C., puisqu’il est l’heure que vous partiez à votre répétition. Quand commencez-vous à jouer? Ne manquez pas de me prévenir et envoyez- moi un itinéraire, Bobigny me parait bien loin. Entre l’avenue Gagarine et le complexe sportif Léo Lagrange, je me perds un peu. Vive Marivaux! Et je suis bien curieux de voir monter la pièce en uniformes de miliciens Birmans ainsi que vous m’en avez prévenu. Je n’y aurai pas pensé, mais c’est sans doute très juste… Et tellement d’actualité!

Bien à vous…

N. »

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