[FIC 11] Expérience de la stase (ou philosophie des séismes).

Le thé fumait encore sur la table basse de la petite pièce qui lui servait de salon. Hélène venait de rentrer, c’était une habitude qu’elle avait prise depuis qu’elle travaillait à la librairie. Après avoir fermé à dix-neuf heures, elle prenait le métro, passait devant l’épicerie asiatique, poussait la lourde porte de l’immeuble et grimpait dans l’ascenseur.

Son premier réflexe était pour la bouilloire qu’elle s’empressait de remplir et de faire chauffer. Thé à la mûre. Le second était pour la platine. Bizarrement, depuis qu’elle travaillait là-bas, les livres, elle ne les ouvrait plus. Elle leur préférait largement le son des vieux vinyles qu’elle avait sauvés de son divorce. C’est seulement ensuite qu’elle enlevait son manteau et parfois sa grosse écharpe, selon les saisons. L’appartement d’Hélène était petit, mais très chargé. Il y avait des meubles partout, un gros canapé en velours noirs, deux fauteuils aux accoudoirs imposants, une large table basse, et un meuble télévision qui prenait presque toute la longueur du mur. La musique entravait le silence, les meubles, l’espace.

Elle en était tout à fait consciente. Mais jusqu’alors, cette situation lui convenait parfaitement. Hélène avait fait en sorte d’éradiquer tout imprévu de l’éventail des possibles passé dix-neuf heures. Rien ne devait pouvoir perturber son rythme. Elle ne sortait plus, c’était bien comme ça. Hélène n’existait plus pour personne en dehors de la librairie. Après Philippe, elle avait fait une croix sur l’éventualité d’une autre vie à deux. Elle s’était enfermée hermétiquement dans un univers monologue, inaccessible aux autres qu’elle finissait même par considérer comme des parasites. Hélène était devenue misanthrope. Elle ne supportait plus les dîners, les verres, les vies fascinantes des autres gens et leurs préoccupations. L’argent, l’amour, le sexe, elle n’en avait que faire. Elle voulait pouvoir vendre des livres et écouter de la musique jusqu’ à la fin de sa vie. Point.

Mais il y avait cet homme. Ce client qu’elle avait l’impression de voir partout depuis trois semaines. Pendant les courses, dans le métro, à la poste, à la banque. À chaque chevelure grisonnante, lunettes rondes ou imperméable crème, Hélène se retournait comme une adolescente devant le premier homme. Elle se souvenait de son odeur, du bois et de l’agrume, de la subtilité de cette fragrance qui lui rappelait son père, et qu’elle n’aurait jamais pensé apprécier sur quelqu’un d’autre. Depuis, elle n’avait qu’une envie : celle qu’il se soit trompé d’ouvrage et qu’il revienne pour se faire rembourser. Elle ne saurait pas quoi faire, elle compterait sur l’instant. C’était absurde, mais peut-être qu’avec l’adrénaline, elle ouvrirait une brèche.

Toujours est-il que ce soir, la platine crachait du Johnny Cash :

I hurt myself today
To see if I still feel
I focus on the pain
The only thing that’s real
The needle tears a hole
The old familiar sting
Try to kill it all away
But I remember everything

What have I become…

Ce soir, Hélène romprait le rythme. Elle remettrait son manteau pour aller prendre un verre.

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