[FIC 13] Petite ritournelle du périphérique.

La lumière des néons défilait à une vitesse folle, si bien que Didier sentait qu’il perdrait bientôt le réflexe de garder les yeux ouverts. Il devait être trois heures du matin. C’est du moins ce que semblait afficher l’horloge numérique du taxi dans lequel il était assis. En faisant abstraction de son mal de crâne, le goût au fond de sa gorge lui suggérait clairement qu’il avait trop fumé, et qu’il n’avait plus l’habitude de la vodka-tonic.

Il avait atterri cinq heures plus tôt dans un sombre bar, pas loin de l’Université, après avoir erré toute la journée dans les rues d’une ville qu’il ne reconnaissait pas. C’était pourtant la même qui l’avait vu devenir celui qu’il essayait désormais d’enterrer. Il avait rejoué la scène du réveil d’Éliette des dizaines de fois, en essayait de se convaincre qu’il avait fait une erreur. Il aurait aimé s’en vouloir. Il aurait aimé pouvoir donner son adresse au taxi, pousser la porte de la maison et lui dire que c’était pour de faux, qu’il s’était trompé, et qu’il l’aimait toujours. Il aurait aimé pouvoir continuer de se mentir.

Le bruit des pneus sur la route était comme une berceuse qui aurait raison de lui sous peu. Il fallait que le taxi s’arrête. Qu’il arrive. La question de la destination se règlerait plus tard. Il faudrait se tenir debout, lutter. Marcher vers quelque part, comme tous les gens normaux qui rentrent de soirée, qui ont un digicode à composer. Il faudrait faire semblant de ne pas sentir le froid, le vent et l’angoisse. Car c’était bien l’angoisse qui l’avait poussé à demander au taxi de faire le tour du périphérique. Deux fois. Le taxi l’avait d’ailleurs regardé d’un air méfiant. Mais rapidement, l’écossais de l’imperméable de ce client avait eu raison de ses doutes quant au règlement éventuel de la course.

Didier était assis dans un taxi. Ivre, épuisé et stupéfait. Ses tempes irradiaient et sa respiration se faisait de plus en plus courte. Les lignes se troublaient à mesure que le tarif affiché par le compteur s’envolait. C’est en voulant se redresser qu’il avait compris que ses jambes l’avaient lâché. C’est en voulant baisser la vitre qu’il avait compris qu’il y avait un problème. Lever le bras gauche était devenu un effort surhumain. Sans compter sur cette douleur dans la poitrine qui s’emparait lentement mais sûrement de sa trachée, de ses bronches et de son diaphragme. Plus rien ne répondait. Didier gisait sur la banquette arrière, comme une poupée de chiffon abandonnée par sa propriétaire sur le banc d’un jardin public.

Un râle s’échappa de sa gorge. Le chauffeur de taxi fit volte-face.

La voiture fit une embardée et accéléra brutalement.

Crédits photos : Urban Exploration.


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3 réponses à “[FIC 13] Petite ritournelle du périphérique.

  1. On dirait un hommage à J.P. Manchette : « Et il arrivait parfois ce qui arrive à présent : Georges Gerfaut est en train de rouler sur le boulevard périphérique extérieur… » (je ne cite que cette phrase, mais l’ensemble du texte me fait penser à l’intro du Petit bleu de la côte ouest)

    (je ne sais pas si ça apparaît clairement, mais en fait c’est une façon comme une autre de te complimenter pour ce texte magnifiquement percutant)

  2. Pingback: Les tweets qui mentionnent [FIC 13] Petite ritournelle du périphérique. « - Route de nuit - -- Topsy.com·

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