Les itinéraires de secours

Il y avait eu la première nuit. Un sac de couchage posé sur la moquette, sans tapis de sol. Sans rien, en fait. Pas même d’oreiller. Et beaucoup de silence. C’était une première nuit sereine entre des murs vierges de tout qu’il allait falloir habiter. Il faisait si chaud que même les moustiques avaient déclaré forfait. C’était l’été, je crois.

Je l’ai imaginée, elle. Elle qui avait vécu dans cet endroit pendant deux ans, avant que j’arrive. J’imaginais ses souvenirs et je me souhaitais d’avoir les mêmes. La nicotine collée aux lasures des fenêtres et les brûlures de clopes sur la moquette me laissaient penser qu’elle avait du refaire le monde ici un bon millier de fois. J’avais même retrouvé une vieille bouteille de Get 27, coincée derrière le petit meuble du lavabo. Comme un acte manqué. C’était début septembre, en fait. La saison des amphis, et des premières soirées. Mon père avait mis une éternité à monter ce canapé-lit, et à remplumer les coussins rayés rouge et blanc qui feraient office d’accoudoirs. La table nous avait donné du fil à retordre à cause des abattants, et des tiroirs que l’on pouvait ranger dans la tranche. On était fier de nous. Non pas parce que c’était compliqué, mais parce que c’était la première fois que je déménageais vraiment. Ou plutôt que j’emménageais, et ce pour longtemps.

Au fil des semaines, la nicotine sur le rebord des fenêtres était devenue la mienne. Les murs hébergeaient mes photos de concerts, des affiches de festival auxquels je n’avais jamais mis un pied, des interviews de Bashung que je relisais comme des mantras. J’étais chez moi. Ce n’était ni chez mes parents, ni chez quelqu’un d’autre. Puis vinrent les premières soirées, les grandes discussions entre amis sur l’avenir et leurs lots d’incertitudes plus ou moins communes. Cinq cigarettes allumées, autant de bières ouvertes, et un peu de musique. Et ce besoin irrépressible d’être ensemble, avant que nous fassions chacun le grand saut. Nous étions bien là. Une famille dont les membres seraient plus ou moins amovibles, à l’intérieur de laquelle rentrerait qui voudrait.

Et puis les saisons avaient défilé, la lumière si particulière qui heurtait la brique rose n’avait jamais vraiment changé, mais la chaleur asphyxiante avait laissé place au froid mordant. La première fois que j’ai allumé le radiateur, j’ai presque mis le feu à la moquette. Il faut dire que c’était difficile de travailler dans le froid. Accoudé au bureau, j’ai relu des cours et révisé des dizaines d’examens – dont je saisissais souvent difficilement l’intérêt, au regard de ce que je voudrais faire de ma vie une fois que je n’habiterais plus ici. Parce que c’était cela, l’objectif. Ne pas rester plus que le temps nécessaire pour obtenir ce diplôme. Partir. Rester ici n’aurait jamais été une fin en soi. Pourtant j’avais fini par établir une certaine routine. Je prenais toujours les mêmes rues, je connaissais les commerçants, les horaires de métro. Si j’essayais de me convaincre que je n’étais que de passage, je faisais le nécessaire pour planter mes racines ici. Pour éviter de glisser. Je crois que ça a presque fonctionné.

Avant-hier, j’ai plié le canapé-lit et la grande table. J’ai nettoyé les rebords des fenêtres, et décroché les photos. J’ai vidé les cendriers, jeté la bouteille de Get 27. J’ai eu un pincement dans l’estomac quand j’ai vu l’appartement vide, la moquette propre. J’ai pensé à toutes les promesses qu’on s’est faites entre ces murs, à tous les itinéraires qu’on a tracé ensemble en buvant du vin blanc, et à l’écho qui régnerait désormais ici, jusqu’à ce que le prochain locataire pose ses valises. J’ai mis tout ça dans un grand camion et je suis parti.

J’ai vécu là deux ans. C’était bien. Mais je crois que ce sera encore mieux demain.

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