Les dix saisons de Dominique A

Le 9 janvier dernier, tous les albums de Dominique A ont été réédités en versions remasterisées et enrichies, et ce pour les 20 ans de carrière de l’artiste. L’occasion rêvée pour Route de Nuit de revenir sur 10 de ses morceaux qui ont à leur manière marqué l’histoire de la chanson française. De Bashung à Tiersen en passant par Jacno, revenons sur chacun des visages de cet artiste qui nous accompagne depuis longtemps. 

La playlist est disponible sur Deezer et Spotify.

(c) Gaelle Beri

Revenir au Monde (2004, Tout Sera Comme Avant)

C’est probablement avec cette chanson que j’ai compris que mon histoire musicale avec Dominique A était faite pour durer. Auparavant, il m’arrivait de l’écouter sans y faire attention. Je la trouvais facile, je ne comprenais pas le texte. Et, comme avec beaucoup de ses chansons, je ne l’ai aimée qu’après. Qu’après m’être retrouvé à un moment où j’avais besoin d’elle, besoin de ce hautbois qui transcendait tout l’orchestre dans une espèce de cavalcade épique. J’ai vécu cette chanson comme une pulsion de vie, comme la nécessité d’une manifestation ponctuelle et concrète de rage.

Ses Yeux Brûlent (2001, Auguri)

Dans ma tête, cette chanson raconte une scène que j’ai déjà écrite ici. C’est une chanson pour les coups de foudre, une chanson pour l’impuissance et le désarroi d’un homme face à la beauté aliénante d’une femme. C’est une parenthèse de deux minutes sur ces regards que l’on a le sentiment de saisir dans le wagon d’un train, en se croisant dans le métro, ou dans la chaleur d’un lit. On imagine alors le premier pas comme une espèce de masochisme, une compromission douloureuse, avec tout ce que cela implique dans le jeu amoureux. Qui domine l’autre ? Qui a véritablement le pouvoir ? Je ne suis pas sûr qu’on le sache un jour vraiment.

Marina Tsvétaeva (2007, Sur Nos Forces Motrices)

Marina Tsvétaeva était une poétesse russe du début du 20ème siècle, qui a fuit Staline pour s’installer en France. C’est une complainte, une logorhée impuissante face à la dictature et la censure. « Tout ce qui porte un nom brûle ». Les livres et parfois mêmes les hommes. C’est aussi une chanson sur l’autocensure, sur ces choses que l’on s’interdit de dire alors qu’on en a aujourd’hui la possibilité, que rien ne nous y empêche vraiment. C’est un morceau sur la douleur de l’exil, la culpabilité et l’emprisonnement – que l’on finit par ressentir jusque dans la musique. Le rythme est lancinant, il y a très peu d’instruments et c’est toujours le hautbois qui laisse entrevoir une certaine forme de liberté. Une empathie douloureuse.

Le Commerce de l’Eau (2007, Sur Nos Forces Motrices)

Je crois que c’est le morceau le plus énigmatique de Dominique A. Je serais aussi tenté de dire que c’est probablement la plus belle chanson d’amour qu’il ait jamais écrite. C’est une espèce d’ode au temps retrouvé qui n’est en rien nostalgique. Elle s’inscrit plutôt dans l’économie, dans la nécessité de prendre du temps pour les vraies choses. Ces colons qui font commerce de la pluie ont l’impression d’avoir trouvé le filon, mais en réalité, ils passent à côté de leurs vies. J’aime cette idée d’échanger de la pluie, qui comme l’air appartient à tout le monde. J’aime cette façon que Dominique A a de fustiger ce besoin que nous avons de donner de la valeur à n’importe quoi, pour s’enrichir ou se rassurer. J’ai l’impression que c’est là que naît la poésie, dans cette espèce de grand néant des émotions gratuites.

Je Ne Respire Plus, Milos (1995, La Mémoire Neuve)

L’enfer, c’est les autres. J’écoute ce morceau quand le bruit autour de moi est assourdissant, quand les jours passent trop vite et laissent s’empiler autour de moi des choses sur lesquelles je n’ai aucune prise. Je déteste cette sensation d’être cerné et dépassé, en même temps. Alors je retiens ma respiration, pour me sentir plus fort. Je laisse l’environnement s’essouffler, s’époumoner dans le vide. C’est une carapace à l’intérieur de laquelle rien n’a plus d’influence que mon instinct de survie. Je ne respire plus, Milos. Je suis imperméable à tout. Enfin je crois. Enfin jamais vraiment. J’aime ce morceau parce qu’il entretient la possibilité d’être parfois au dessus de tout ça.

J’Aimerais Voir le Jour Tomber (2009, La Musique/La Matière)

C’est ma neuvième heure de train de la journée quand je tombe la première fois sur cette chanson. Je suis soulé par le bruit que fait le train en roulant sur les rails. La nuit est tombée depuis longtemps, et j’ai soif. Je commence à m’endormir. À ce moment précis, je voudrais être assis dans ce bar au milieu de rien, et boire une bière. Rien de plus. Comme dans un roman de Patrick Modiano, dans une histoire sans événements. Une histoire facile avec des péripéties linéaires, rapidement ennuyeuse mais tellement reposante. J’aime l’idée de supprimer l’effet de surprise, d’envisager parfois la prévisibilité comme quelque chose de positif.

Tout Sera Comme Avant (2004, Tout Sera Comme Avant)

Une claque. Une lourde claque, qui laisse une marque sur la joue et qui met des jours à s’estomper. J’ai mis longtemps à me débarrasser de cette chanson, mais elle est revenue à chaque fois comme un boomerang. Comme un réflex enfantin, quand se produit l’irréversible. Comme un mantra qui nous prévient de toutes les angoisses dont l’avenir est potentiellement rempli. L’échappatoire. La fuite en avant. Ici la chronologie n’a de prise sur rien, et tout est possible. C’est rassurant un instant, la chute est à chaque fois plus dure. Mais tant pis.

Je Suis Une Ville (1999, Remué)

Pour moi, cette chanson est un hommage au poète belge Émile Verhaeren, qui avait écrit sur Les Villes Tentaculaires au début du 20ème siècle – ces villes tentaculaires qui vidaient les campagnes et aspiraient les mers jusqu’à la dernière goutte. C’est une chanson sur les paradoxes. Pourquoi les hommes se rapprochent-ils entre eux, si c’est pour que leurs regards s’évitent, se perdent,  voire s’ignorent ? À quoi servent les villes, si elles ne font qu’entretenir la distance et le mépris ? Les âmes urbaines sont froides, peut-être un peu désespérées.

Le Pont Face aux Trois Tours (2007, Les Sons Cardinaux)

Dominique A n’a pas écrit beaucoup de chansons de rupture, peut-être parce qu’il a tout dit dans celle-ci. Les lieux ont une âme et un certain pouvoir, celui de mettre un point final, de nous mettre sur le chemin du deuil d’une histoire que l’on ne revivra pas. Le Pont Face aux Trois Tours, c’est celui sur lequel on a choisi de ne pas laisser mourir les choses, mais d’y mettre un terme par nous-mêmes. Ça me fait penser à ces cailloux sur lesquels ont grave des bricoles quand on a dix ans, et qu’on jète dans l’eau pour les oublier définitivement. Comme si on pouvait vraiment sceller ce qui fait mal, et l’abandonner dans un coin.

Mira (2004,Tout Sera Comme Avant)

Parce que.

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Une réponse à “Les dix saisons de Dominique A

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