Le silence dans les doigts

Son index courait le long du métal comme les algues sèches sur les plages venteuses. Quand il était monté trop haut, il faisait chemin inverse presque frénétiquement.

Chacune des pressions était exercée avec savoir et précision, si bien que je n’avais jamais fait attention à ce que faisait son autre main quand celle-ci jouait. Autour de lui, personne ne semblait faire attention. Il fixait un point de l’autre côté de la porte, sans bouger. Ceux qui entraient et sortaient le bousculaient parfois avec vigueur, et sans aucune considération. Pourtant, il restait là, imperturbable. Ses doigts battaient la mesure d’une mélodie inaudible.

La petite bosse qui s’était formée sur la partie gauche de son majeur était légèrement jaunie. À vrai dire, la couleur était différente tous les jours, mais il fumait des cigarettes qu’il roulait lui-même. Il lui restait parfois sur le plat de la main quelques miettes de tabac gras. Ce marron lui allait bien au teint. Ni trop propre, ni vraiment sale. Cette tâche d’huile ressemblait à l’urgence qu’il y avait de partir de chez soi le matin pour ne pas être en retard.

Parfois, il fermait les yeux et sa tête basculait en arrière. Ses sourcils décollaient et sa bouche s’entrouvrait. L’oscillation du sommet de son crâne le grandissait, alors que ses jambes ne semblaient plus le porter. Il dansait. Il cherchait son équilibre. Et sa main courait toujours aussi vite sur le bord du métal. Quand ils s’arrêtaient sur lui, les gens riaient. Ou changeaient de place. Ou lui tournaient immédiatement le dos. C’est dérangeant d’être contraint d’observer un homme qui est vraiment libre. Il avait cinquante ans, les tempes grises et les doigts noueux. Chacun des poils de sa barbe était cerné d’un petit cratère, si bien que ses joues ressemblaient de loin à des faces de la lune. Peut-être était-ce l’alcool, ou la drogue, ou tout simplement l’âge. Toujours est-il que sa peau ressemblait plus à de la vieille écorce qu’à un tissu de cellules épidermiques fraîches et dynamiques.

Il jouait de la musique. Sur une barre de métal. Une barre de métal sur laquelle des milliers de personnes avaient déjà posé leurs mains. Un instrument qui n’avait aucune valeur, en somme. Rien de véritablement personnel, seulement l’expression d’un besoin tout à fait répressible, mais nécessaire. Le bruit autour de lui était assourdissant, entre les portes qui s’ouvraient et se fermaient, le grincement des rails pendant le freinage et les annonces de station. Rien ne le dérangeait pour autant.

Il jouait de la contrebasse sur la barre de ce wagon de métro. Tous les matins. Et c’était bien comme ça.

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