Le brouhaha des endeuillés

« Ne cherche pas, les portes sont fermées et cela se verra. Cela fera du bruit. Reste-là. »

Les mots prononcés par sa femme alors qu’ils rentraient dans l’église résonnaient dans son oreille comme une mélodie agaçante. Le brouhaha des endeuillés était assourdissant. C’était étrange pour lui de les voir tous en noir. Il faut savoir que l’on n’avait jamais vraiment appris à mourir dans cette famille. Sarah, la fiancée de son frère faisait semblant de pleurer. Tremblante, dégoulinante de larmes, elle laissait parfois échapper de courts geignements aussi stridents qu’absurdes. Il aurait ri si ce n’était pas son père qui reposait entre six planches au bout de l’allée.

Il avait laissé sa mère devant les portes de l’église. Si certains feignaient à merveille la tristesse, il la  connaissait suffisamment pour savoir qu’elle n’avait jamais su mentir ou mimer quoique ce soit. Elle était restée là, à saluer chacun des convives comme elle pouvait, s’essuyant souvent sur un des coins de son grand châle en alpaga. Ils défilaient devant elle comme les nouvelles recrues d’un régiment imaginaire, chacun y allant de son petit mot maladroit prononcé tête penchée à quarante-cinq degrés. Sa mère avait toujours été plus petite que tout le monde.

La foule éparse qui s’était progressivement agglutinée dans la nef témoignait aisément d’une géopolitique familiale complexe. Chacun des groupes formés s’observait avec plus ou moins de bienveillance. On voyait au regard de certains qu’ils essayaient de mettre des visages sur des noms qu’on leur avait appris à détester. Au fur et à mesure qu’il progressait dans l’allée centrale, sa femme accrochée à son bras, il tournait la tête à gauche et à droite, le menton haut, comme pour les défier. Si seulement ils savaient. Son estomac sursautait jusque dans le fond de sa gorge et la sensation de malaise que cette gymnastique surprenante provoquait se faisait plus intense à chaque fois qu’il contractait les muscles de son dos pour rester droit. Mourir, c’est bien plus difficile que dans les films.

Son oncle Michel était assis à gauche au premier rang, la tête en l’air. Il avait mis son jean des grandes occasions. C’était le plus sombre qu’il possédait. Enfin, le moins clair. Michel souriait avec tant d’enthousiasme que l’on aurait pu croire à un malentendu. D’ailleurs, les autres le regardaient avec les yeux de la véhémence, manifestant souvent leur indignation de façon plus ou moins discrète. Jeanne, la vieille cousine pieuse, s’était sentie si offusquée par le trop plein de joie dont semblait témoigner Michel, qu’elle n’avait pu s’empêcher de se lever pour le gifler. Cela eut pour seul effet de le faire fondre en larmes, comme un gosse de douze ans humilié par ses parents devant les invités du dîner du samedi, parce qu’il s’était servi dans le ramequin de cacahuètes sans demander l’autorisation. La cousine Jeanne avait regagné sa place dans le silence le plus absolu. Cette gifle avait sifflé la fin de la mascarade. Choqués, tous s’étaient assis à leur place sans faire un seul bruit.

Il était assis entre Michel et sa femme. Le cercueil de son père était posé à même le sol, quelque part à sa droite. L’orgue commença à jouer, son échine se raidit. Sa femme lui prit la main avec tant de vigueur qu’il sentit le sang de ses doigts battre jusque sous ses ongles. Elle posa son front contre sa joue et l’embrassa tendrement. C’est alors qu’il se rappela immédiatement de leur première rencontre, de cette soirée passée sur le bord de la Seine, de l’odeur du drap dans lequel ils avaient mêlés leurs odeurs pour la première fois. À ce moment précis, rien ne lui était plus rassurant que de penser à la bestialité, à la chaleur et à l’acide des lèvres de cette femme qui le protégeait de cet essaim de vautours qui partageaient le même sang que lui.

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Cette courte nouvelle a été écrite dans le cadre des « Covoiturages » de Route de Nuit. Quand la session est lancée, chacun est libre de proposer un morceau à partir duquel j’écrirai une nouvelle dans la soirée. J’écoute toutes les propositions pour n’en retenir qu’une. Cela s’appelle le « Covoiturage » parce que c’est un vrai travail collaboratif, qui mélange à la fois les gens et les genres.
Cette fiction a été inspirée par une proposition d’ @elaugerias

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Une réponse à “Le brouhaha des endeuillés

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