Bertrand Boulbar : les chroniques d’asphalte

On reconnaît souvent la qualité d’un disque à la synesthésie qu’il arrive à provoquer. La synesthésie, cet étrange amalgame que le cerveau fait entre deux sens qui deviennent progressivement indissociables à mesure que les morceaux défilent.

Dans ce troisième album, après nous avoir raconté la carrière d’un boxeur américain dans les années 60, Bertrand Boulbar narre en musique un road-trip qu’il a effectué seul de New-York à San Francisco, un road-trip face à lui-même et à ce continent rempli d’histoires. Un voyage ponctué de 12 chansons en français, consacrées à l’atmosphère à chaque fois très particulière des villes et des motels qu’il a traversé.

Au-delà de la musique, Boulbar livre un regard fin et aiguisé sur une Amérique à la mémoire sélective, qui laisse crever ses vétérans du Viet-Nam pour encenser ceux qui reviennent d’Irak – sur cette Amérique d’anonymes, de personnages lynchéens aux destins brisés par l’échec, la drogue ou le narcissisme. Ce qui frappe immédiatement, c’est l’acuité avec laquelle l’écriture de Boulbar arrive à cerner avec finesse les paradoxes d’une société qui comporte autant d’extrémismes que d’accents. Du richissime californien ultra-raciste au petit propriétaire du Colorado qui ne demande qu’à partager sa passion pour les vieilles voitures, en passant par les junkies qui errent jour et nuit sur les parking des supermarchés, Boulbar raconte l’histoire de chacun de ces types d’une manière quasi-sociologique. Non sans rappeler Malinowski, il dépeint une Amérique aux dix milles profils dans laquelle s’encastrent à la fois les solitudes des grandes villes et les petites communautés agglutinées au milieu d’étendues désertiques. En bon observateur, son écriture est à la fois minutieuse et libre. Les détails ne sont pas évincés, ils sont mis en valeur au point que l’on a l’impression d’écouter une photographie. D’où cette fameuse synesthésie. L’ouïe se conjugue à la vue d’une manière si évidente qu’il ne faut pas avoir peur de dire que son travail s’apparente à une démarche de journaliste, voire d’écrivain. Ce disque est un véritable reportage. Mais Boulbar s’aventure encore au-delà de cet exercice parce qu’il nous parle aussi de lui, de la solitude qui commence à se faire sentir au bout de quelques jours passés dans ce pays qui n’est pas le sien, de l’euphorie qu’il ressent en empruntant la route qui le sépare de sa prochaine halte. De son envie d’aller au bout, à la fois du chemin, mais aussi de lui, certainement.

Ceci étant dit, il faut maintenant parler de la musique. Les mélodies sont teintées d’une mélancolie qui se file comme une métaphore, sur des ballades aux accents pop et rock. Boulbar nous convainc définitivement que le français est une langue merveilleuse quand elle est chantée comme Gainsbourg, quand il parlait de Marilou. On pense à Miossec, pour la voix filante qui court après le rythme. De l’harmonica à la guitare, au piano quelques fois, ce disque fait une remarquable alchimie des instruments classiques de la country. Il offre finalement un moment de pop française d’une qualité rare, incroyablement précise et ciselée. Ce disque est enivrant, comme l’odeur de l’asphalte qui se mêle à celle de l’essence et de la gomme chaude. On se surprend à fermer les yeux, se déconnecter du monde pour se plonger dans ce récit à la fois fantastique et bouleversant.

Bertrand Boulbar a tenu un blog pendant tout son voyage — un blog qu’il est évidemment fortement recommandé de lire. 

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