Patrick Watson : un phare dans la forêt

 

« Écrire sur la musique, c’est comme danser de l’architecture. » Cette quote de Frank Zappa, si elle est on-ne-peut plus juste au premier abord, me laisse dubitatif.

Peut-être parce que j’écris sur la musique pour fixer des périodes de ma vie, pour y revenir, pour me rappeler du climat d’un moment, pour ne pas oublier. Pour autant, je ne peux pas m’empêcher de penser que tout cela est vain, sans intérêt, et que cela ne relève de rien de plus que de mon propre égoïsme. Cependant, il y a le partage. Il y a ce moment rare où l’on appuie sur « play », où l’on baisse le diamant, et où l’autre traverse avec précaution le seuil de votre maison. A cet instant précis, il n’y a plus de frontières, il n’y a que des opportunités. Je crois en fait que si l’on veut parler de musique, tout en restant dans les limites de nos prérogatives, il faut accepter de parler de soi.

Les murs étaient en pierre, le sol était en bois. Une espèce d’amas de poussière agglomérée servait à faire tenir le tout. Il y avait un jardin, modeste, avec un grand arbre au milieu. Cette maison, c’est Patrick Watson qui me l’a contée avec le Cinematic Orchestra et ce morceau magnifique qu’est « To Build A Home ». Je me souviens de ce piano, des cordes et de ce timbre de voix diaphane qui remuait mon estomac sans même que j’aie à faire quelque effort. C’était presque violent. Je n’ai pas le souvenir d’avoir souvent ressenti la même chose que ce soir-là. L’impression d’être happé par le sol, enraciné, hypnotisé. Il neigeait, j’habitais encore à Montréal où je faisais mes études. C’était il y a trois ans, et je m’amusais à penser à l’avenir. Au brouillard, surtout. Je n’avais pas encore eu le déclic, ni fait le plein des certitudes dont on a besoin pour prendre des risques sans se planter. À l’époque, je cherchais dans la musique quelque chose de rassurant, d’audacieux et de libre. Je me doppais au je-m’en-foutisme des artistes, histoire de ne pas trop avoir à faire au mien, que je n’assumais pas tant que ça. Je pouvais passer des heures à écouter Patrick Watson.

Aujourd’hui, le Canadien me conte un phare qui se dresse fièrement au milieu d’une forêt sauvage. Un phare qui serait là, dans cet océan de verdure, pour indiquer le chemin de cette maison quittée quelques temps plus tôt. « Adventures In You Own Backyard » – c’est le nom de cet album qui vient de sortir – ne pourrait pas mieux porter son nom. Après avoir habité cette demeure, exploré le jardin, Watson nous invite à rejoindre l’imaginaire de l’arrière-cour. Une arrière-cour dans laquelle chacun trouvera ce qu’il veut bien voir. Personnellement, j’y ai retrouvé celui que j’étais avant, sans les désagréments de l’époque. J’y ai retrouvé l’audace, l’envie et la curiosité.

La voix n’a pas changé. Les arrangement non plus. Depuis « Wooden Arms », sorti à la fin de l’année 2009, Watson nous a habitué à la loufoquerie de ses instruments, aux éclats de voix interminables posés sur des pianos et des guitares, qui donnent parfois l’impression de se percuter. On retrouve ces vieux accords mineurs, qu’il arrive à mettre en valeur de sorte qu’ils n’évoquent jamais l’anxiété ni le pathos. Son travail s’apparente à celui d’un orfèvre. Il maîtrise parfaitement la portée de ce qu’il donne, joue avec les progressions, le volume. Ce que l’on retient cette fois-ci, c’est la porte qu’il ouvre à la légèreté. On ose l’imaginer souriant, ailleurs que dans cette espèce de transe à laquelle il s’abandonnait souvent au moment de jouer. Comme si il avait fait un disque à la fois sur l’espièglerie et la malice. Avec ce dernier album, j’ai retrouvé la fougue, qui faisait déjà de lui un artiste si spécial lors de ses précédents albums. Mais j’ai surtout retrouvé cette plaisante mélancolie, dans laquelle on aime replonger en se cherchant des excuses. Cet état que l’on regarde souvent avec les yeux de la gêne, mais pour lequel on ressent encore un plaisir coupable.

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