Le navire du pauvre

Il réajusta son sac de couchage de sorte qu’il ne dépasse pas. De sorte que personne à l’extérieur ne puisse tirer dessus pendant la nuit. Si jamais c’était le cas, il faudrait tout refaire. Cela lui était déjà arrivé de devoir se relever à trois heures du matin, sortir une par une par une les chemises, un par un les caleçons, les chaussettes, les deux chaussures, parce qu’un pauvre type avait trouvé ça drôle de se foutre de lui. Il dormait la bouche ouverte, il le savait.

Ensuite, il cala sa tête sous la plaque en ferraille sur laquelle on posait les annuaires, bien avant Internet. L’angle était précisément calculé de sorte que la base arrière de son crâne ne soit jamais plus basse que ses épaules. C’était pour pouvoir partir rapidement. Et pour voir les phares des voitures qui passaient non loin de là. Les phares avaient l’avantage de lui montrer les ombres de ceux qui s’approchaient de trop près.

Albert avait soixante-six ans et vivait dans cette cabine téléphonique depuis qu’il avait perdu son boulot. Il vendait des imprimantes pour les entreprises, avant. Il l’avait trouvée là, au coin de la rue Saint-Maur et du boulevard de la République, il s’était dit que ce serait bien. Même si la porte était en verre, il y avait quand même une porte. Albert avait déjà dormi sous des ponts, s’était déjà fait réveiller par des types qui lui tapaient sur les épaules histoire de voir si il n’était pas mort, il ne voulait pas revivre ça. Ce n’était pas de l’intimité, c’était juste une barrière.

Au début, ça l’amusait de voir les gens le regarder, le dévisager et s’interroger devant l’ingéniosité avec laquelle il avait aménagé cet endroit. Il n’y avait pas un mètre carré, mais la cabine était très haute. Pas un seul centimètre n’était négligé dans la hauteur de l’habitacle. Comme un skipper qui allait traverser l’Atlantique, Albert avait dès le début fait en sorte d’économiser le maximum de place pour que sa colonne vertébrale, qui le faisait déjà souffrir à l’époque, soit la plus déroulée possible. Il avait déjà deux vertèbres soudés, il était hors de question de tenter quelqu’autre fantaisie osseuse.

Albert s’était toujours dit que ça ne lui arriverait jamais. Seulement, le jour où il s’était retrouvé à la rue avec ses deux valises, l’éventail des possibles s’était tout à coup élargi. Avec son lot d’angoisses, de stress et d’incompréhension. Les premières nuits, il dormait sur les bord de la Seine, à la vue de tous, en espérant secrètement que quelqu’un lui demande ce qu’il faisait là. Seulement, il avait déjà basculé.

Rien n’avait vraiment bougé pendant cinq ans. Les hivers, il les avait passés dans sa cabine de peur qu’on ne la lui pique. Au moment venu, il trouvait systématiquement des couvertures, ou de vieux draps qui gardaient sa chaleur. C’était très bien comme ça. Parfois, il faisait la manche, mais sans grande conviction. Tant qu’on ne lui piquait pas ses livres, tout allait bien.

Albert adorait lire. Mais pas n’importe quel bouquin. Depuis qu’il était à la rue, il avait mis un point d’honneur à retrouver tous ceux qu’il avait lus dans sa jeunesse. Il les relisait frénétiquement, au point presque de les connaître par coeur. Parfois, la dame de l’immeuble d’en face lui en déposait quelques-uns, qu’il dévorait en une journée. Ils discutaient ensuite de l’intrigue, des personnages, des passages qu’ils avaient appréciés. Mais jamais rien de plus. Elle n’aimait pas trop qu’on la voie avec lui.

Albert cherchait ces livres parce qu’avec eux lui revenaient des images. Des sensations. Il revoyait le visage de son père, le jour de son anniversaire, le matin de Noël, le jour de sa fête. Ça le rassurait.

Quand il eut fini de tirer le sac de couchage, il tendit ses jambes le long de la porte de la cabine. Sa tête était presque au niveau du sol. C’était une belle nuit d’été. Il y avait des étoiles. Les voitures circulaient sans phares, on avait presque l’impression qu’elle ne faisaient pas de bruit. Albert sourit.

Albert avait toujours eu de la mémoire. Mais ce soir, il aurait préféré avoir des souvenirs.

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